Les coop Hlm face à la transformation digitale

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Introduction par Vincent Lecamus

Qui pense que la phrase « Les intermédiaires de l’immobilier vont disparaître » est exacte ? Je suis assez d’accord avec les personnes qui estiment qu’elle est fausse. Les intermédiaires de l’immobilier ne disparaîtront pas, mais devront s’adapter. Je suis l’un des fondateurs d’Immobilier 2.0, un site dédié aux professionnels de l’immobilier pour la formation, l’information et la paie, autour du marketing et des nouvelles technologies.

Je souhaitais vous parler aujourd’hui de huit tendances qui transformeront le monde et l’immobilier. Nous avons mis en évidence plusieurs évolutions.

Le monde rétrécit

J’ai grandi à Saint-Quentin-en-Yvelines. Pour me rendre à la Tour Eiffel, je mettais environ 1 heure 30 quand j’étais plus jeune. Aujourd’hui, je mets 55 minutes. Ces évolutions semblent peut-être anodines, mais sont significatives. La LGV mettra Bordeaux à 2 heures de Paris. Dans le cadre du Grand Paris, nous nous trouverons à 25 minutes d’Orly en métro. Ce processus nous rapprochera de l’étranger. En moyenne, nous nous trouvons à une heure de toutes les capitales européennes. Toutefois, il existe des projets encore plus fous.

Fin 2014, Airbus a déposé un projet pour relier Paris à New York en une heure vers 2035. Hier ont débuté les tests d’Hyperloop, projet d’Elon MUSK, fondateur de PayPal, de SpaceX et de Tesla Motors. Hyperloop permettrait de relier San Diego à Los Angeles en 30 minutes ou Paris à Marseille en 45 minutes. En outre, ce moyen de transport coûterait aux alentours de 30 euros. Voilà comment la réalité évolue actuellement en termes de transports.

Nous disposons d’outils de visioconférence qui permettent d’effectuer des visites immobilières à distance. A Montréal, nous avons visité un appartement-témoin de Bordeaux avec Florian MAS. Grâce à un robot, nous discutions directement avec le conseiller immobilier. L’expérience était plus perturbante pour lui que pour nous.

Comment faire pour choisir un professionnel de l’immobilier à distance ? Comme pour l’hôtellerie, la restauration, la notion se développe pour les professionnels de l’immobilier, avec www.seloger.com ou www.immodvisor.com. Citons également l’outil Balcony qui permet de trouver des professionnels de l’immobilier qui vous correspondent à l’autre bout du monde. Par exemple, si vous avez vendu un appartement en HLM, il y a sept ans, à quelqu’un qui souhaite aujourd’hui le revendre pour racheter un bien à Montréal ou à Sidney, vous êtes en mesure de lui conseiller l’un de ces processionnels.

La démocratisation des environnements virtuels

Le monde rétrécit également grâce à la démocratisation des environnements virtuels. L’Oculus Rift, le Google Cardboard et le Samsung Gear sont des casques de réalité virtuelle qui vous permettent de visiter en 3D des biens en immersion totale. Je les ai testés. Concrètement, après avoir fini l’expérience, j’ai mis deux minutes à me rendre compte que j’étais dans la réalité et non dans la réalité virtuelle.

Facebook a créé une infographie sur l’évolution de l’internet. En 2007, lorsque les concepteurs de ce dernier se sont lancés, il n’existait que du texte sur leur réseau social. Puis, la photographie est arrivée et a révolutionné l’internet. D’ailleurs, certains réseaux sociaux ne sont fondés que sur la photographie. Aujourd’hui, nous sommes dans l’ère de la vidéo et sommes presque en train de passer à celle de la réalité virtuelle ou augmentée.

Une vidéo de Facebook montre qu’il est possible, avec ces technologies, d’évoluer à 360 degrés et de choisir le point de vue souhaité. Avec Facebook, 1,5 milliard de personnes ont accès à cette technologie sans le savoir. L’Oculus, dans lequel Facebook a investi, permet d’accéder à la technologie de réalité virtuelle. Le marché est estimé à 30 milliards de dollars en 2020. Dans le domaine de ces casques, citons également la PlayStation de Sony, ou Samsung.

Les gens n’achèteront pas des casques de réalité virtuelle pour visiter des biens immobiliers, mais parce que cette technologie envahira le cinéma, le sport, les jeux vidéo, etc. Il vous reviendra, professionnels de l’immobilier, de vous adapter à ces évolutions technologiques.

Le marché de la réalité augmentée, quant à lui, c’est-à-dire les Google Glass, est considéré comme quatre fois plus important, à 120 milliards de dollars. Microsoft a réalisé une vidéo pour monter l’utilisation d’hologrammes sur des chantiers. L’architecte, l’ingénieur et l’ouvrier peuvent visiter des appartements grâce à cette technologie et prendre les bonnes décisions.

Enfin, la technologie Magic Leap est longtemps restée sous silence. Facebook, mais également Alibaba, le géant chinois, ont investi dans ce système.

L’ère de la personnalisation et du sur-mesure

Aujourd’hui, votre page Facebook ou vos résultats de recherche correspondent à votre profil et changent toutes les cinq minutes. Une recherche identique, initiée par différentes personnes, ne donnera pas les mêmes résultats.

Il est inconcevable qu’aujourd’hui, lorsque je recherche un plan de financement pour une construction de maison individuelle devant loger quatre personnes, je reçoive des publicités pour des appartements qui ne peuvent pas accueillir cette famille. Il y a longtemps que nous devons segmenter le message. Avec les données dont nous disposons maintenant, il est encore plus facile de cibler ces offres. Par exemple, si quelqu’un a souhaité acquérir un T3, il est possible de le cibler à nouveau grâce aux cookies.

Un autre exemple de personnalisation permet de vous indiquer quel quartier vous correspondrait le mieux à New York suivant un questionnaire. Vous pourriez mener la même démarche pour présenter vos résidences et vos biens immobiliers.

La personnalisation remplacera également la standardisation grâce à l’impression 3D. Il existe des exemples dans la médecine, mais aussi des maisons qui ont été « imprimées » en 24 heures en Chine. Nous devons maintenir une veille sur ces sujets.

On peut prédire l’avenir

Aujourd’hui, grâce au big data et à l’intelligence artificielle, nous sommes capables de pratiquement prédire l’avenir. 90 % des données disponibles dans le monde ont été créées dans les deux dernières années. Il est possible d’utiliser toutes ces informations. Ce marché représente 123 milliards de dollars.

J’ai choisi l’exemple du site www.create.io. L’objectif de son fondateur est de mettre l’ensemble des Etats-Unis en trois dimensions et de vous fournir toutes les informations disponibles pour chaque adresse, aussi bien le trafic routier que le contexte du marché immobilier.

Dans le marché immobilier, nous voulons surtout connaître le prix. Le site www.meilleursagents.com a changé la donne en exploitant ces données. Aux Etats-Unis, des sites équivalents fournissent le prix d’un bien immobilier dans un an. Ces estimations sont discutables, mais le client final veut connaître ce type d’information. Il peut remplir un formulaire qui lui fournit immédiatement une estimation de son bien et le vend. C’est ce que propose www.opendoor.com.

Une meilleure expérience utilisateur de l’immobilier

Grâce au big data et à l’intelligence artificielle, nous sommes capables d’automatiser un certain nombre de tâches. Rechercher un bien immobilier ou un financement requiert beaucoup de temps. Des personnes travaillent sur des algorithmes pour améliorer l’expérience utilisateur.

Open House vous propose des biens en fonction des pages d’annonce que vous avez consultées. Il analyse les contenus des annonces, mais également les photographies et les vidéos sur lesquelles vous vous arrêtez, pour améliorer et personnaliser la recherche. Ce type d’outil est parfaitement adapté au client, mais possède également une valeur ajoutée pour les professionnels que vous êtes.

Le site www.juliedesk.com assure automatiquement la prise de rendez-vous. Il ne dépend plus de l’agent immobilier ou du client de fixer celui-ci. Il n’est plus nécessaire d’attendre une réponse pendant des jours, voire des semaines. Il est aussi possible de prendre directement des rendez-vous sur internet via www.redfin.com. Les processus sont automatisés et fluidifiés.

Les robots ou bots permettent de changer le modèle conversationnel et d’automatiser les tâches. Ainsi, KLM a développé une application sur Messenger permettant de discuter avec un interlocuteur virtuel qui répond aux questions et effectue une réservation d’avion. Vous pouvez suivre la même méthode pour répondre à des clients, leur fournir des informations sur les coûts de financement, les délais de construction, etc.

Aujourd’hui, les particuliers veulent obtenir seuls des réponses. Les gens préfèrent discuter avec des machines, par exemple pour commander leur menu chez McDonald’s. La première des machines avec laquelle nous échangeons est le téléphone mobile. Plus de 50 % du trafic sur les sites immobiliers s’effectue en Europe à partir du téléphone mobile. Sur www.seloger.com, ce chiffre atteint 65 %.

Aujourd’hui, avec un smartphone, on peut être son propre coach sportif, son propre DJ. Il est possible de réserver son restaurant, son hôtel. Grâce à ces applications, nous sommes connectés au monde. Nous pouvons par exemple commande une voiture qui vient nous chercher. L’équivalent d’Uber dans l’immobilier est www.curbcall.com.

Lorsque j’ai visité le salon de New York sur les nouvelles technologies et l’immobilier, j’ai pu constater que ce site avait déjà trois concurrents et qu’il existait une forte demande sur l’immobilier "on demand". Il me permet notamment de commander la visite d’un bien. Le commercial vient me chercher, m’amène sur site, me fait visiter et me ramène. Sur Next, site immobilier japonais, ou sur www.opendoor.com, le téléphone permet même d’ouvrir la serrure connectée du logement et de le visiter seul.

On ne vit plus l’immobilier comme nos parents

Aujourd’hui, l’opinion opère un véritable retour au social et à l’écologie. Les gens ne veulent plus acheter. Ils louent une automobile ou une machine à laver lorsqu’elle n’est pas utilisée. Un bon exemple de cette économie collaborative dans le domaine de l’immobilier est Airbnb.

Au départ, l’idée consistait simplement à louer un couchage, un lit ou un canapé. En 2016, Airbnb est le concurrent de la location saisonnière mondiale. Aujourd’hui, Airbnb entre même dans les critères d’achat et dans le calcul de la rentabilité d’un bien.

Il en va de même pour le coworking, pour la colocation. Elle a dépassé les 50 % sur les T3 et les T4 à Toulouse. Plus de 30 à 40 % de l’habitat construit est participatif à Zurich ou Oslo. Même si ce secteur est freiné par la législation en France, le crowdfunding immobilier représente 2,5 milliards d’euros en 2015. Il existe un véritable positionnement participatif, environnemental, social. Vous devez vous positionner sur ces sujets.

A la recherche du nouvel Uber

Pour les start-up immobilières, les levées de fonds ont atteint 1,5 milliard de dollars aux Etats-Unis. Le site www.opendoor.com, auquel je faisais référence précédemment, s’est lancé à Phoenix. L’objectif est d’automatiquement estimer un bien et de l’acheter grâce à l’intelligence artificielle et au big data. Dès que le bien est remis sur le marché, une serrure connectée est automatiquement posée et les personnes intéressées n’ont plus qu’à le visiter. Aucun individu n’intervient dans le processus. Cette société a acheté une maison par jour à Phoenix en 2014. La même stratégie est utilisée sur trois villes voisines, le site ayant levé 20 millions de dollars.

Le réseau www.redfin.com. a changé son modèle. Les commerciaux ne sont plus rémunérés en fonction du chiffre d’affaires, mais de la notation et de l’expérience du client. Tous possèdent des notations très élevées.

Le site www.dotloop.com permet de programmer le processus commercial, depuis le moment où le client vous contacte jusqu’au moment où vous lui livrez le produit. En fonction de chaque étape franchie, comme la validation du plan de financement ou la première visite, des documents et des informations sont produits. Vous disposez d’une interface pour échanger avec le client tout au long du projet.

Enfin, nous avons trouvé le site www.happywait.com qui permet de maintenir la relation avec le client durant les six à douze mois d’attente de la livraison du bien. Grâce à cette plate-forme, vous pourrez lui fournir des informations sur l’évolution du chantier, des photographies, des vidéos et animer une communauté autour de la construction immobilière.

Quoi qu’il en soit, dans la dématérialisation et l’accompagnement du client, il me semble qu’Habitéo, qu’a créé Jeanne Massa, ici présente, est véritablement ce qui se fait de mieux.

En conclusion, il convient de répondre aux attentes du client, qui vous fait vivre, pour le conserver. Vous disposez d’un enjeu extraordinaire dans le domaine du social et du collaboratif. Il vous appartient seulement d’utiliser les bons outils, de savoir communiquer et mettre en œuvre les bons process.

Isabelle Roudil

Comment réagissez-vous à ce qui vient d’être présenté ?

Arnaud Delannay, directeur général de la coop Hlm Notre Foyer

Il est difficile de s’exprimer après un exposé aussi visionnaire.

J’ai constaté avec surprise que les clients menaient leur propre vie sur l’internet. Sur www.forumconstruire.com, nos clients gèrent par eux-mêmes la construction et l’avancement du chantier, se partagent des informations. Nous avions le sentiment d’être les sachants et d’adresser une information verticale. Nous avons dès lors décidé de changer notre mode de communication, avec d’autres processus que la réunion de chantier.

Cette expérience s’est traduite dans la démarche de construction, par la mise en œuvre d’une mini-centrale d’achat et la rédaction d’une charte du mieux vivre ensemble. Cette démarche est extrêmement concrète. Dans le quartier où elle s’est développée, elle a permis que les gens cohabitent et vivent mieux ensemble.

Isabelle Roudil

Marie-Noëlle Lienemann, en tant que présidente de la fédération des coopératives, comment analyses-tu ces tendances ?

Marie-Noëlle Lienemann, présidente de la Fédération des Coop hlm

Je constate d’abord que, pendant longtemps, il existait une grande différence entre les territoires et les générations. Je m’aperçois que la pénétration de ces comportements et de ces technologies est beaucoup plus rapide qu’imaginée. Nous pensions que l’achat d’un appartement ou d’une maison ne pouvait pas s’effectuer sur plan ou sur internet. Or, nous constatons que les jeunes, lorsqu’ils s’inscrivent dans une démarche d’achat, commencent par effectuer une recherche en ligne.

Les personnes n’hésitent plus à faire leur premier choix sur des sites. Ces évolutions accélérées conditionnent le circuit de nos clients et de nos contacts. J’ai la certitude du développement de ces pratiques. Il suffit d’observer combien les opérateurs privés s’emparent de ces outils pour en avoir la confirmation.

J’observe néanmoins des contradictions dans les attentes des populations : les particuliers veulent gérer seul, mais habiter participatif. Tout opérateur institutionnel ou toute structure intervenante est suspect. Ces personnes ont presque plus confiance dans leurs échanges que dans le discours qu’un opérateur leur tient.

Cette tendance peut d’ailleurs être dramatique, car certains interlocuteurs disent n’importe quoi. Toujours est-il que ce doute vis-à-vis de l’institution, de l’acteur qui ne serait intéressé que par le profit, influence les communautés qui se positionnent comme des antidotes. Nous devons être capables de laisser une forme d’autonomie à ces communautés. En même temps, comme nous sommes favorables à la coopération, nous voulons que le citoyen ne soit pas seulement un consommateur critique ou un participant hors de l’institution, mais un acteur de l’intervention commune. Cette question concerne réellement notre avenir. Nous devons être capables de maîtriser ces deux enjeux.

Il convient de distinguer le client et l’économie collaborative. Dans les domaines du vivre-ensemble, du développement local, de l’optimisation financière par le collaboratif, nous devons être massivement présents, car ces démarches correspondent à notre culture. Dans les territoires français, il me semble que l’approche diffère selon que l’on est situé dans les métropoles ou en dehors de celles-ci. Hors métropoles, cette attitude est peut-être encore plus importante, mais elle n’est pas de même nature ; elle n’est en effet pas liée à l’obtention d’un service immédiat. En outre, le rapport à la propriété n’est pas le même à New York et à Athis-Mons.

Comme le lien social s’opère plus facilement à travers la proximité, que les services éprouvent des difficultés à être rentables, utiliser le numérique me paraît nécessaire pour créer des communautés là où elles ne se forment pas spontanément. Nous pouvons participer à la construction de ce type de réseaux.

Le rapport au travail a également changé avec le coworking. Ma génération imaginait que les populations retourneraient à la campagne. Ce n’est pas ce qui s’est passé du fait de l’articulation entre l’économie de services et l’économie de production.

Néanmoins, la manière dont l’habitat et le travail s’organisent changera radicalement. Cela ne signifie pas que tout le monde opérera en télétravail. Il n’y a rien de plus difficile. Ceci étant, il convient de repenser le lien entre l’espace de travail et l’espace de l’habitat.

L’enjeu est considérable. Il convient de ne pas prendre de retard dans ce domaine.

Isabelle Roudil

Jeanne Massa, vous qui côtoyez depuis trois ans le domaine de l’immobilier, quel regard portez-vous sur ces évolutions ?

Jeanne Massa, co-fondatrice d’Habitéo

Effectivement, nous voulons gérer tout seul. Si un phénomène de défiance se manifeste par ailleurs, elle le fait plutôt à l’égard du vendeur. On recherche aujourd’hui du conseil, ce qui nécessite de disposer de toutes les informations possibles pour se décider.

Comme l’a montré Vincent Lecamus, cette virtualisation ainsi que cette numérisation de l’agent et de l’institution qui peut apporter des réponses constituent l’une des tendances primordiales. Elle sera encore plus forte dans l’immobilier neuf, car le bâtiment n’existe pas encore. Le recours à la 3D et à la visite virtuelle se justifie donc davantage.

Néanmoins, nous réfléchissons déjà à de nouvelles techniques. Aujourd’hui, nous commençons à réfléchir à la 4D, à l’intégration du prédictif. Par exemple, il s’agit d’annoncer à l’acquéreur quelle sera la consommation de son logement ou l’évolution de son environnement à l’horizon de quatre ou cinq ans, en intégrant tous les grands projets urbains à venir. Aujourd’hui, nous sommes capables de réunir ces informations, qu’elles concernent les transports ou les projets sociétaux. Je viens du monde du digital et du numérique.

Lorsque je suis arrivé dans ce domaine, j’avais le sentiment que le secteur de l’immobilier travaillait avec des outils archaïques. Il souhaite maintenant réellement avancer avec les nouvelles technologies.

Ceci étant, les cinq premiers promoteurs immobiliers français consomment aujourd’hui sept fois la Tour Eiffel en termes de papier pour les contrats VEFA, alors que beaucoup de gens sont passés à la signature électronique. La chambre des Notaires ne lui a donné une légitimité qu’en 2015. Beaucoup d’évolutions sont positives.

Néanmoins, nous devons vaincre les réticences et les craintes des institutionnels existants. Cela ne se fera pas sans une véritable volonté politique.

Isabelle Roudil

Antonin Léonard, en tant que co-fondateur de OuiShare, vous réfléchissez beaucoup à l’économie du partage. Que pouvez-vous nous dire de ces évolutions ?

Antonin Léonard, OuiShare

Chez OuiShare, nous considérons que l’économie collaborative est de deux sortes.

L’une tend vers l’uberisation, avec des conséquences incertaines sur l’activité économique et l’emploi, qui pourraient pousser à une précarisation du travail. C’est l’économie des grandes plates-formes, le plus souvent américaines.

L’autre économie collaborative est plus atomisée et contribue à l’activité locale. Elle concerne le coworking, de nouveaux espaces de fabrication, les mouvements associatifs et coopératifs. Chez OuiShare, nous cherchons à encourager cette deuxième tendance, à tisser des liens entre l’économie sociale et solidaire traditionnelle et cette économie atomisée.

Cette évolution est effectivement vertigineuse. J’ai commencé à m’intéresser à la consommation collaborative en 2010. A l’époque, le public auquel je m’adressais découvrait le sujet et éprouvait des difficultés à s’orienter parmi toutes ces initiatives.

Premièrement, l’industrialisation de la personnalisation est l’aspect essentiel de cette évolution. L’outil numérique permet d’industrialiser l’accès unique et personnalisé à des usages qui nous correspondent. Autrefois, Ford vendait la même voiture à des millions de consommateurs.

Deuxièmement, dans les dix prochaines années, les start-up qui se développeront seront celles qui permettront de libérer du temps disponible. Il suffit, pour s’en rendre compte, d’observer le développement, dans les grandes villes, des services de livraison de plats par des restaurateurs. Bien sûr, le client pourrait se rendre à cinq minutes de chez lui, mais ces quinze à trente minutes lui permettent de s’occuper de ses enfants, de regarder un film, etc.

Troisièmement, nous observons le développement de la massification de la réputation. Ce phénomène est déjà en cours sur les réseaux sociaux. Demain, un passeport numérique permettra de lister les qualités et les défauts de chacun. J’attire l’attention des étudiants d’écoles de commerce sur le fait qu’ils laissent des traces sur internet et qu’un recruteur effectue une recherche sur internet avant même de consulter leur curriculum vitae.

Le numérique génère aussi une nouvelle culture, une nouvelle représentation du monde. Cette vision n’est pas seulement libérale et américaine. Elle permet de retrouver du sens, de tisser des liens, de libérer le travail. En tant qu’acteur coopératif, vous avez un rôle considérable à jouer.

Isabelle Roudil

Arnaud Delannay, comment envisages-tu les usages à développer au sein de ta coopérative ?

Arnaud Delannay

La personnalisation et la réputation sont importantes. Nous devons nous apparenter à Tripadvisor, à Shazam. Nous parlons beaucoup de nos clients et assez peu de nos collaborateurs. Par un acte managérial, nous devons les pousser à s’acculturer à ce type de travail et à ces nouvelles technologies.

Paradoxalement, nos clients sont très modernes en tant que clients, mais très rustiques en tant que salariés. Prenons garde à ce que le fossé entre nos clients et nos salariés ne se creuse pas. Nous devons faire en sorte que notre manière de travailler s’adapte à ces évolutions.

Isabelle Roudil

Nous pourrions même envisager un management collaboratif.

Arnaud Delannay

Nous en sommes convaincus. Nous essayons de le pratiquer.

Isabelle Roudil

Jeanne Massa, avec ces nouvelles technologies, ne peut-on craindre la disparition du promoteur ? Que pouvez-vous nous dire sur son évolution ?

Jeanne Massa

Le promoteur ne disparaîtra absolument pas. Il doit s’adapter aux usages et investir dans de nouveaux outils collaboratifs. Il devra le faire en apportant ses connaissances et ses compétences, en concevant des habitats qui correspondent à ces nouveaux usages.

Nous parlions d’écofaubourgs dans le canton de Zurich. Des logements partagés ont notamment été conçus au sein des différents logements. Au départ, ils l’étaient pour lutter contre la solitude. A l’usage, ce sont des familles et des personnes qui viennent travailler de manière occasionnelle sur la ville qui les utilisent. Tous les promoteurs sont capables d’anticiper ces évolutions. Ils le font d’ailleurs en misant sur des start-up, en intégrant des incubateurs, en montant des fonds d’investissement, afin d’être plus agiles.

Isabelle Roudil

Antonin Léonard, pouvez-vous nous éclairer sur les nouvelles expérimentations digitales en lien avec les territoires ?

Antonin Léonard

Le secteur immobilier ne s’est pas autant adapté que l’assurance. La MAIF a créé un fonds de 200 millions d’euros, a investi dans quinze start-up de l’économie collaborative, et est en train de transformer son mode de fonctionnement, de l’adapter à la transformation digitale. Elle investit dans des start-up externes, mais en incube également en interne. Tout cela permet de faire évoluer la culture de l’entreprise. Tout le défi, pour les dirigeants de l’entreprise, consiste à contrôler l’évolution.

En termes d’immobilier, il me semble que les nouveaux usages ne trouvent pas de réponse. Par exemple, je voyage beaucoup et je souhaite connaître des lieux coopératifs. Cette offre est présente à San Francisco avec le cohousing. Elle est absente de Paris. Un autre exemple est celui des agents de voyages. Il y a quelques années, Selectour AFAT se sentait menacé avec le développement du commerce en ligne. Aujourd’hui, les agences ne se sont jamais aussi bien portées, car le relationnel est essentiel. Demain, vous solliciterez des agents plutôt que des agences de voyages, car ils possèdent une expertise unique sur un territoire dans le monde. C’est aussi l’une des modalités de l’uberisation, au-delà de tous ses impacts négatifs.

Isabelle Roudil

Le conseil fédéral a réfléchi à la question de la révolution numérique.

Marie-Noëlle Lienemann, dans quelle dynamique souhaites-tu entraîner le mouvement coopératif ?

Marie-Noëlle Lienemann

Je souhaite surtout que nous engagions cette démarche « collectivement ». Hier, nous avons fait le point sur les projets que nous mettrons en place. Nous évoquions un portail pour la commercialisation de nos projets. De son côté, l’USH créera une grande plate-forme. Nous devrons examiner comment l’articuler à notre propre démarche. L’importance du flux qui visite est fondamentale pour faire connaître notre programme. Nous avons parlé d’une plate-forme de financement participatif. Je rappelle que nous cherchons les cinq premiers projets. Plus nous en compterons, plus cette plate-forme pourra se développer.

Nous n’engageons que le début d’un mouvement. Nous devons être volontaristes et garder la tête froide. Il est effectivement nécessaire de prendre appui sur nos personnels. A travers leurs pratiques, nous devons voir comment ils vivent leur travail et son avenir. Nous vous avons proposé de disposer d’un référent sur le fait coopératif. Nous souhaitons qu’il ait aussi une ouverture sur l’économie de partage. L’économie de partage consolidera le fait coopératif.

Les grands fondamentaux socio-économiques et politiques doivent être interrogés au regard de ces évolutions. Nous devons nous demander qui capte la richesse. Nous nous sommes posé la question au sein du conseil fédéral. Chaque fois qu’une intelligence s’interpose, celle-ci captera l’essentiel de la richesse. C’est pourquoi nous devons nous interroger sur les plates-formes. Vous disiez que la MAIF avait encouragé un grand nombre de start-up. La coopérative peut aussi réfléchir à l’émergence de start-up qui partagent nos valeurs. L’objectif n’est pas une petite catégorie de personnes qui partageront des actions, mais l’intérêt collectif.

Ces évolutions modifient le relationnel, mais ne le rendent pas caduc. Nous vivons dans une société de l’angoisse. Nous devons réintégrer l’humain. Le passage par l’écrit n’est pas si aisé pour beaucoup de personnes. Elles doivent être rassurées. Le relationnel humain restera fondamental, mais devra être accompagné d’outils complémentaires. Au centre-ville de Nantes, il y a beaucoup de faillites. Les personnes visitent les boutiques, mais commandent par internet. De multiples comportements, dans le relationnel et dans ce que nous proposons, se transformeront.

Je souhaite par ailleurs que nous tordions le cou à des évidences idéologiques. Malgré le développement des nouvelles technologies, le nombre de travailleurs indépendants baisse d’année en année. Ce discours favorise la dérégulation. La théorie selon laquelle la technologie induit l’indépendance et un changement de paradigme dans le rapport entre le travail et le statut du travailleur correspond à un choix idéologique. Le second mythe est celui des start-up. 90 % des emplois des nouvelles technologies sont nés dans de grandes sociétés. Les start-up sont acquises par les grandes sociétés. La créativité de petits groupes est récupérée par des grands intérêts capitalistes. Nous devons être attentifs aux pouvoirs qui se développeront dans notre secteur.

Enfin, concernant le cohousing, nous devons être certains de disposer de plus de logements avant de diversifier les rapports aux biens immobiliers. Les Allemands viennent notamment d’interdire Airbnb à Berlin.

Idéologiquement, l’intérêt général ne se confond pas avec l’intérêt de communautés qui coexistent. Le participatif qui amène à l’entre-soi est évidemment tentant. Je vous invite à développer ces communautés de voisins. Les personnes se mettent en situation de faire naître l’intérêt général. Nous ne travaillons pas seulement sur l’affectio societatis. Les salles collectives doivent permettre de développer les relations.

Dans le projet de Bordeaux, j’ai apprécié que celui-ci soit ouvert vers l’extérieur. Nos services publics, nos entreprises sociales et solidaires comme La Poste doivent offrir ce développement, nous permettre d’entrer dans cette économie sociale, solidaire et numérique. Nous devons faire en sorte que ces évolutions s’inscrivent dans un dessein républicain. Vous pouvez compter sur nous pour être à l’avant-garde de ces technologies tout en défendant nos valeurs.

De la salle

La fracture numérique territoriale est importante. Habitat Dauphinois travaille en milieu rural. Les politiques ont mis beaucoup trop de temps dans ce domaine. Par exemple, une entreprise, qui réalise des vélos sur mesure, a dû déménager parce qu’elle réalise 75 % de son chiffre d’affaires à l’étranger et ne parvenait pas à obtenir un bon débit.